BECK : Le Blanc-Bec(k) qui a réinventé le Rock (bio)
L’une des caractéristiques majeures du rock des années 90 est paradoxalement qu’il ne présente pas de réelle identité. Tout est un mélange d’anciens styles remaniés, mêlés, ré-actualisés. Le grunge, l’indus, le neo-metal, autant de tendances tirant leurs racines de courants rock des années 70 et 80 (heavy-metal, punk, krautrock). L’Américain Beck David Campbell, connu généralement sous le nom de BECK (ou encore Beck Hansen), représente le paradigme de cette décennie vouée au recyclage des anciennes mouvances. Ce bonhomme au visage d’angelot a su fusionné le rock, le hip-hop, le funk et la country avec un talent indéniable et se placer comme un musicien essentiel de ces dix dernières années.

Issu d’une famille d’artistes - son grand-père a lancé Yoko Ono et le mouvement Fluxus, son père est un arrangeur classique et sa mère a collaboré dans la célèbre Factory de Warhol – BECK débute comme chanteur-guitariste folk vers 1988 dans sa ville natale de Los Angeles. L’année suivante, il se rend dans la mégapole tentaculaire et multi-ethnique de New York pour tenter sa chance mais rentre à LA après quelques mois.
Le musicien compose le fameux Loser vers 91 et ce titre deviendra un hit dans les milieux indépendants de LA. Ce mélange curieux de rap blanc et de country fait tout simplement sensation. Thurston Moore, chanteur-guitariste de SONIC YOUTH lui donnera un coup de pouce pour sa signature sur le label de David Geffen (NIRVANA). Tout est prêt pour la sortie du premier album officiel de BECK : Mellow Gold. Ce premier essai et son single imparable (Loser, donc) font un carton et le blondinet est érigé au rang d’icône de cette génération perdue. Il faut bien dire que le mix a priori improbable de rock noisy, rap, folk et tous les styles possibles fait déjà merveille. La voix de BECK, à la nonchalance de John Mc Crea (CAKE) et l’humour ironique se pose à la perfection sur des lignes de basse funky, des licks bluesy et des beats hip-hop. L’influence d’un groupe comme les BEASTIE BOYS est évidente mais, osons-le dire, BECK va nettement plus loin dans sa recherche constante de nouvelles sonorités. En un sens, il pourrait être comparé à FRANK ZAPPA pour ce côté touche-à-tout et iconoclaste. Parmi les meilleures compos de Mellow Gold, on citera les folky Pay no Mind et Nitemare Hippy Girl, le fougueux Fucking with my Head ainsi que Beercan, dans la veine de Loser.
BECK profite alors du succès surprenant de Mellow Gold pour publier deux albums sur des labels indépendants. Le premier, Stereopathetic Soul Manure, est composé de vieux titres lo-fi enregistrés entre 1988 et 1993, tandis que le second (One Foot in the Grave) se révèle plus dépouillé que Mellow Gold, tout en proposant un post-folk dans la même trempe.

Entré en studio avec les terribles DUST BROTHERS (ayant collaboré avec les BEASTIE BOYS et futurs compositeurs de la BO de FIGHT CLUB), BECK nous livre en 1996 son véritable chef-d’œuvre. Odelay bénéficie d’un excellent accueil, autant de la part du public que des critiques (l’un des meilleurs albums de la décennie). Les singles Where it’s at, Devil’s Haircut et The New Pollution subissent un matraquage intempestif sur MTV et Odelay trouvera plus de deux millions d’acheteurs. A l’écoute de cet album somptueux, on ne peut qu’être abasourdi par la variété et le goût qui le caractérise, BECK nous livrant un kaléidoscope éblouissant de la musique de ces cinquante dernières années : pop-rock groovy (Devil’s Haircut, The New Pollution), rap blanc-bec (Where it’s at, High 5), country trippée (Hotwax, Lord only knows, Sissyneck) ou ballades acoustiques (Jack-Ass, Ramshackle). Sans oublier les morceaux punk lo-fi Minus et Novacane (et son electro frénétique). Il est cependant très réducteur de les classifier de cette façon puisqu’on trouve dans chacun de ces titres des ingrédients surprenants au détour d’un couplet ou d’un intermède… ainsi les ambiances psychédéliques et indianisantes de Derelict, des samples de JAMES BROWN, BOB DYLAN ou de bossa… autant d’éléments qui nous exposent la richesse musicale de BECK.
Inutile de le dire, les attentes sont alors très élevées pour la suite discographique du prodige angeleno. Ce dernier trouvera en Nigel Godrich, producteur attitré de RADIOHEAD, un excellent collaborateur pour Mutations. Il s’agit d’un album très différent dans la mesure où il ne brasse pas autant de styles que son prédécesseur. Passer à côté de ce Mutations résulterait cependant en une impardonnable erreur, comme le témoignent Cold Brains, Nobody’s Fault but my own et Tropicalia (aux teintes bossa nova) sans oublier le beatlesien Diamond Bollocks et Static.

En 1999, le véritable successeur d’Odelay sort dans les bacs et on critiquera longtemps ce Midnite Vultures. Prenant tout le monde à contre-pied après les incursions folk de Mutations, BECK nous livre un album funk et dansant, se plaçant comme une sorte de PRINCE du nouveau millénaire, dont il est le talentueux successeur. Les opinions sont contrastées et le public répondra de manière moins incisive que précédemment. Il y a pourtant du bon sur ce Midnite Vultures : Sexx Laws (le jingle principal de Tout le monde en parle) et Get real paid sont efficaces, mais pour la première fois, on a l’impression que BECK parodie un genre plutôt que de l’utiliser avec sincérité et classe (Hollywood Freaks).
L’Américain n’a cependant pas joué sa dernière carte, loin s’en faut. On retrouve Nigel Godrich et de belles chansons acoustiques sur l’album suivant, Sea Change (2002). Le talent pur de BECK éclate au grand jour sur des pistes comme The Golden Age, Guess I’m doing fine ou Lost Cause, mélodieuses, mélancoliques et aux arrangements riches et classiques. On ne retrouve pas ici la folie ambiante et imprévisible d’Odelay ou le groove de Midnite Vultures, mais plutôt une suite de Mutations. Les titres s’égrènent comme autant de perles délicates et brillantes, révélant la maîtrise de BECK, un grand songwriter.

Guero voit le jour en 2005. L’un des attraits majeurs de BECK réside dans cette propension à nous livrer, on l’aura compris, quelque chose de différent à chaque occasion. Le retour des DUST BROTHERS à la production nous laisse présager une approche semblable à celle d’Odelay. En effet, Guero se place comme un mix de rock noisy, hip-hop et folky, cependant plus posé que le classique de 1996. BECK n’est plus le jeune homme de 25 ans qui chantait Loser et Where it’s at et il évite désormais de partir dans toutes les directions à la fois. Eclectique, oui, mais de façon dosée. Girl, avec sa mélodie Game Boy, Black Tambourine et Broken Drum sont à placer parmi les titres-phares du bonhomme.
EDIT : Enfin, un nouvel album parait en 2006. BECK brouille les cartes puisqu'il fait appel une troisième fois à Nigel Godrich mais nous livre un album plus énergique que les calmes Mutations et Sea Change, nés des précédentes collaborations avec le producteur. The Information propose une sorte de synthèse de ses différentes facettes, entre ballades mélancoliques (I think I'm in Love), pistes hip hop (1000 BPM) ainsi que des sonorités plus électroniques (Movie Theme, Motorcade) qui ne sont pas sans rappeler RADIOHEAD.
2008. BECK se paie le luxe de choisir DJ DANGERMOUSE pour la production de Modern Guilt, constat désespéré de ce monde en perte de repères. Musicalement, l'artiste mèle un folk électronisé (Volcano, Modern Guilt) et des traits plus psychédéliques (Gamma Ray, Chemtrails) sur fond de catastrophe environnementale.
On ajoutera pour conclure que BECK a participé à l'élaboration de plusieurs bandes originales de film, dont Une Vie moins ordinaire (Dead Weight) Moulin Rouge! (avec Diamond Dogs de BOWIE) ou encore Everybody's gotta learn sometime (reprise des KORGIS) dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry.

Un peu plus de dix ans de carrière et de nombreux albums fantastiques à son actif, voici la simple constatation que l’on peut faire avec ce fameux BECK. Artiste complet, versatile et imprévisible, il représente la quintessance du rock des nineties, en perte de vitesse sévère après la mort du grunge et le mercantilisme ambiant chaque jour plus pressant.
A découvrir. De toute urgence. Impérativement. A moins que ce ne soit déjà fait…
A LIRE EGALEMENT...
- la chronique de Odelay (ici)
- la chronique de Mutations (là)
- la chronique de The Information (here)
- la chronique de Guero (there)
- la chronique de Modern Guilt (... and everywhere)
(où vous pourrez, entre autres, visionner les clips de BECK, réalisés par Spike Jonze, Mark Romanek, Michel Gondry... soit la crème de la nouvelle génération de cinéastes)