C. Delbrouck : "Frank Zappa et l'Amérique parfaite" (T3, Castor Astral)

Publié le par Systool

Jamais deux sans trois : après Frank Zappa et les mères de l'Invention (1940-1972) et Frank Zappa et la Dînette de Chrome (1972-1978), voici la troisième et dernière partie de la biographie du musicien signée Christophe Delbrouck. On nous conte les années de lutte incessante de Zappa contre la loi du business musical et la stupidité en général, qu'il menaçait à grands renforts de provocations loufoques et de parodies acerbes. C'est l'occasion aussi de se rendre compte des (futurs) grands noms qui ont transité durant cette période et qui, rompus à l'école de l'oncle Zappa, ont su se forger une discipline et une technique phénoménales : les batteurs Terry Bozzio et Vinnie Colaiuta, mais aussi Steve Vai, entré dans le band tout jeunot après avoir impressionné le moustachu par ses transcriptions de The Black Page. Il faut dire que Zappa était connu, entre autres, pour presser ses musiciens comme des citrons : des concerts pendant des mois, des répétitions à n'en plus finir... pas étonnant que les plus motivés jettent l'éponge après quelques années. Mais le fait de renouveler sans cesse son équipe a peut-être été bénéfique au guitariste, du moins au niveau créatif. Avouons que sa discographie nous laisse bouche bée ; difficile en effet de trouver un groupe ayant navigué à de tels niveaux pendant vingts ans. Les plus grands (LED ZEPPELIN, WHO, BLACK SABBATH, DOORS, Jimi Hendrix...) ont disparu après 5-10 ans ou, pire encore, ont connu de gros passages à vide.


 


Pour ce qui est de la section qui nous intéresse (c'est-à-dire de 1978 à 1993), on notera la sortie d'albums tels que Sheik Yerbouti, Joe's Garage, Jazz from Hell, le coffret de soli Shut up 'n play yer Guitar mais aussi une pelletée de live (Zappa in New York, The Best Band you never heard in your Life, You can't do that on Stage anymore) et des collaborations avec des orchestres classiques dirigés par Pierre Boulez, Zubin Metha ou Kent Nagano. Le point de ralliement était le sous-sol de Zappa, dans lequel il s'enfermait toutes les nuits pour composer sa musique qui doit autant à Stockhausen et Varèse qu'au doo-wop et au jazz. L'Américain trouvera le temps de fustiger la religion et l'establishment US, non sans perdre des plumes au passage, notamment dans l'affaire du Parents Music Resource Center, organisme de censure mené par la femme du sénateur Al Gore, ou lorsqu'il décide de se présenter à la présidence. Zappa deviendra même un attaché culturel de Vaclav Havel, alors chef d'état tchécoslovaque et grand fan de sa musique.

Par le plus grand des miracles, Zappa est parvenu à rester dans le circuit musical grâce à ses tournées incessantes et parce qu'il a eu la chance de composer de temps à autre un single qui obtenait un certain succès dans les charts (Bobby Brown ou Valley Girl, qu'il considérait d'ailleurs comme des chansons stupides). Ceci lui permettait d'investir dans la foulée pour un nouveau projet ou du matériel d'enregistrement dernier cri. Cette passion sans limite pour la musique en fait une figure particulièrement attachante et même si sa mégalomanie et certains coups de gueule peuvent parfois agacer, ils sont simplement le reflet d'une personne intègre et entière. Malheureusement, le diagnostic d'un cancer de la prostate en 1991 freinera sa course folle et Zappa passera les deux dernières années de sa vie à terminer la remastérisation de sa discographie et à composer des pièces classiques avec un orchestre (The Yellow Shark) ou avec son fameux synclavier (sur Civilisation phase III), instrument de programmation utilisé par Herbie Hancock, Genesis et de nombreux groupes des années 80. Frank Zappa reçut de nombreux prix à titre posthume, notamment un Grammy Lifetime Achievement Award ainsi qu'une place sur le Rock and Roll Hall of Fame, qui n'effaceront cependant pas les années de combat opiniâtre qu'il a mené pour imposer une musique novatrice et résolument décalée.



Voici pour terminer quelques citations de Frank Zappa et l'Amérique parfaite, tome conclusif de la biographie du musicien, histoire d'apprécier sa verve lucide :


Comment des cons qui viennent du business de la chaussure peuvent-ils gagner le droit d'être des dieux de l'industrie du disque? Ce sont eux finalement qui décident de qui aura le propulseur à zillions de dollars et les grands appuis et le grand show de MTV. Ces distingués personnages se fient aux conseils des magazines en vogue (...) et façonnent la taille et la texture de la culture musicale américaine à leur propre image d'imbéciles. (FZ)

Je crois que la normalité peut être guérie. Sans déviation, il n'y a pas de progrès possible, et inversement. (FZ)

Aucune société, plus que notre cheptel actuel d'Américains Modernes, n'a réussi à investir plus de temps et d'énergie dans la perpétuation de la fiction que tout est moral, sain et salutaire. Une illusion du même ordre est cette force mystérieuse tapie derrière notre désir national qui nous pousse à éviter de nous comporter d'une manière qui pourrait être prise pour de l'intelligence. Les Américains modernes se comportent comme si l'intelligence était une sorte de difformité hideuse. (FZ)

 

Christophe Delbrouck : "Frank Zappa et l'Amérique parfaite" (Editions du Castor Astral, 468 pages, 24 Euros)

Achetez-le sur Amazon!

 

A LIRE EGALEMENT...

- les autres articles sur Frank Zappa (sommaire)


Publicité

Publié dans Music Books

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :