TOOL : 10'000 Days (chronique, 2006)
Il aura fallu cinq ans au groupe américain TOOL pour nous livrer le successeur de l’acclamé Lateralus. Bénéficiant du soutien inconditionnel de ses fans allant jusqu’à la dévotion aveugle (mais heureusement pas sourde), TOOL a joui d’un succès commercial relativement étonnant vu sa philosophie à contre-courant du marketing musical. Puisant allègrement dans les références du rock progressif et du metal, le tout saupoudré d'une dose conséquente de psychédélisme et d’ésotérisme, Maynard James Keenan et ses amis ne manquent pas d’être qualifiés comme un groupe culte par certains, comme des bouffons prétentieux par d’autres. Négligeons cependant ces querelles de cour de récré et immisçons-nous sans plus tarder dans les méandres de 10 000 Days, la nouvelle galette de TOOL. Avant cela, une remarque au sujet du « packaging » de l’album conceptualisé par le guitariste Adam Jones, ainsi que Mackie Osborne et Alex Grey. Des loupes intégrées au boitier cartonné nous permettent de visualiser les images du livret en trois dimensions : une expérience digne du Futuroscope de Poitiers! Bref, entrons dans le vif du sujet et cela « track by track » :
10'000 Days : une grillade qui tourne mal?
1. Vicarious (7:06)
L’album débute avec un titre à la structure « classique » pour TOOL : une intro proche de Schism (Lateralus, 2001), un riff vengeur et le chant nerveux de Maynard James Keenan, qui se lance dans une critique acerbe de la télé-réalité et du besoin de vivre à travers les autres. Le refrain peut faire penser à A PERFECT CIRCLE, tandis que l’intermède saccadé en 10/8 met en évidence la qualité exceptionnelle de la production (les toms de batterie avant le 3ème refrain !) et une lourdeur plutôt réjouissante. Un excellent apéritif.
2. Jambi (7:28)
Une chanson menée d’un main de maître par Justin Chancellor, le bassiste qui se place comme le guide sonore de 10000 Days. La guitare d’Adam Jones évolue sur des tons assez monocordes et pesants, si l’on excepte le surprenant solo affublé d’un effet « talkbox ». Ce titre à la structure complexe a malgré tout le mérite de capter notre attention de bout en bout, notamment en raison des parties vocales de Maynard.
3. Wings for Marie (Part 1) (6:11)
Lettre ouverte du chanteur à sa mère, Judith Marie Keenan, désormais décédée et restée paralysée 27 ans (10 000 jours) à la suite d’une attaque cérébrale, Wings for Marie navigue sur les triolets hypnotiques de la guitare de Jones. Une ambiance très introspective qui sera momentanément troublée en milieu de piste par un riff carré et expéditif.
4. 10'000 Days (Wings 2) (11:13)
Comme son nom l’indique, il s’agit de la continuité de Wings for Marie, dont cette quatrième piste reprendra brièvement certaines parties instrumentales. Ici encore, une atmosphère tendue regnera, explicitée par le chant tantôt murmuré tantôt déclamatoire de Maynard et un sample d’orage en fond sonore. Justin Chancellor et le batteur Danny Carey construisent sans relâche la charpente rythmique du titre que le guitariste ponctue de ses arpèges répétitifs et un solo proche de celui de Third Eye (Aenima, 1996). Un dernier assaut magistral avant la conclusion délicate.
5. The Pot (6:21)
The Pot débute avec le chant étonnamment haut de Maynard, suivi de la basse élastique de Justin et les percussions de Danny Carey. Adam Jones se fend d’un riff semblant tout droit sorti du premier album de 1993 qu’il injectera ponctuellement en fin de couplet et durant le refrain. Un morceau agressif et probablement le plus abordable.
6. Lipan Conjuring (1:11)
Depuis Aenima (1996), TOOL est passé maître dans la création d’intermèdes bizarres destinés à faire souffler quelques instants l’auditeur abasourdi. Voici le premier de cet album, caractérisé par une espèce d’incantation indienne probablement en référence à la tribu apache des Lipan.
7. Lost Keys (Blame Hofmann) (3:46)
A notre grande stupeur, le groupe nous balance à nouveau un break, cette fois-ci par l’entremise d’un arpège entêtant, d’un son lancinant et d’un sample qui dévoile manifestement une discussion entre une infirmière et un médecin au sujet d’un patient peu loquace (celui du titre suivant?)...
8. Rosetta Stoned (11:11)
Les hostilités reprennent avec un riff mastoc inspiré de l’arpège de Lost Keys et la voix syncopée et mécanique de Maynard. Une expérience déjantée sous stupéfiant est racontée à la première personne, accompagnée par les riffs tendus et le plus souvent bas perchés d’Adam Jones. Après des parties un peu chaotiques, le groupe reprend ses esprits en fin de piste sur une ligne de chant aérienne qui se poursuit avec une conclusion à tiroir asphyxiante. Rosetta Stoned requiert beaucoup de persévérence pour se l'approprier.
9. Intension (7:21)
Une fois n’est pas coutume, TOOL nous propose un titre très planant et psychédélique : incantations absconses du chanteur, arpèges et tabla mués en sonorités électroniques subtiles.
10. Right in Two (8:55)
Une ambiance très proche de la version live de Pushit disponible sur Salival (des arpèges et des percussions quasi identiques). Critique de l’être humain doté à tort de raison (et de pouces), Right in Two nous permet d’apprécier les considérations toujours discutables de Maynard James Keenan, même s'il prend prétendument le parti d'un ange. On appréciera le tempo en 11/8 (c’est pas tous les jours) ainsi que le final grandiose.
11. Viginti Tres (5:02)
La piste conclusive ne manquera pas d’interloquer l’auditeur. A mi-chemin entre (-) Ions de Aenima et Faaip de Oyad sur Lateralus – comprendre « une plage durant laquelle il ne se passe pour ainsi dire rien » – Viginti Tres aura l'avantage de nous rappeler comment on dit « 23 » en latin. C’est bien son seul mérite. Ensuite, vous pouvez toujours, comme les adeptes des forums sur TOOL, compresser la piste et inverser la bande... Peut-être que vous pourrez déchiffrer quelque chose...
L’écoute d’un album de TOOL est toujours une expérience unique, dense et astreignante. En un mot comme en cent, ce n’est pas le genre de musique que l’on écoute en jouant au beach-volley. Des passages multiples s’avèrent nécessaires pour cerner ses structures alambiquées et s’imprégner de ses ambiances souvent hostiles de prime abord. Passées ces recommandations d’ordre général, penchons-nous sur ce 10'000 Days : son orientation semble plus contrastée que celle de ses prédécesseurs, puisqu’on note une alternance plus marquée de longues plages apaisées et de parties metal bien senties. Le groupe a réussi à proposer un album à mi-chemin entre le passé (Vicarious, The Pot) et une musique plus introspective et éthérée (Wings for Marie, Intension). Cela est tout à leur honneur. Le choix de position des titres nous laisse cependant assez dubitatifs, notamment quand le groupe nous place Lipan Conjuring et Lost Keys – deux intermèdes - à la suite, de même que Viginti Tres qui conclut l’album sur une note décevante. Une ou deux « vraies » chansons supplémentaires n’auraient pas été de refus et ainsi l’album ferait peut-être jeu égal avec Aenima, leur chef-d'oeuvre indiscutable.
Le rôle prépondérant de la basse se révèle une des caractéristiques de 10'000 Days, tandis que la guitare se positionne cette fois-ci davantage en retrait, du moins au niveau de l’inventivité. Danny Carey, le batteur, nous livre des rythmiques toujours aussi complexes et fait montre de son talent ahurissant, notamment dans son utilisation de percussions orientales, tandis que le chant versatile de Maynard James Keenan nous offre d’excellentes surprises même si certaines lignes vocales sont moins convaincantes qu’autrefois. On appréciera la profondeur de certains textes, surtout le diptyque Wings for Marie/10'000 Days, sublime, émouvant et faisant preuve d'une sensibilité manifeste qui manque souvent à TOOL.
On saluera le travail sans doute dantesque du groupe qui assure la production en plus de la composition des chansons, non sans être épaulé par Joe Barresi au mixage, de même que les clins d'oeil subtils à d'anciens morceaux qui n'échapperont probablement pas aux fanatiques. TOOL nous a pondu un LP plus que probant qui se place comme l’une des réussites de cette année et fournit l’assurance qu’il faudra encore compter sur eux pour secouer la fourmilière du metal, malheureusement si réticente (incapable?) aux changements et aux expérimentations.
TOOL – 10000 Days (2006, Tool Dissectional – Volcano Recordings)
A LIRE EGALEMENT…
- une biographie de TOOL (ici)
- une review de Aenima (ici) et Lateralus (là)
QUELQUES LIENS...
- le site officiel de TOOL (here)
- le site semi-officiel de TOOL (davantage d'infos) (par là)
