Joseph Conrad : Au Coeur des Ténèbres
La solitude, au même titre que le voyage, représente un maître-mot de la vie de Joseph Conrad. Issu d'une famille de nobles polonais exilés en Ukraine, Teodor Josef Konrad Korzeniowski est recueilli à 12 ans par son oncle Thaddeus Bobrowski, après le décès de ses parents. Dès 1874, il prend le large en s'engageant dans la marine britannique, ce qui l'amène à contempler les côtes de la Martinique, du Congo ou encore de Singapour. L'occasion de découvrir – tant qu'on y est - les brutalités de l'homme blanc au détriment de l'autochtone, la corruption, la soif de richesses, la maladie... soit le substrat nécessaire à la création d'une oeuvre où transparait toute la noirceur de l'âme humaine et hissant Conrad dans un club select où l'on retrouve Dostoïevski ou encore Faulkner. On lui reprochera cependant d'avoir davantage imaginé que vécu les situations que l'on retrouve dans Lord Jim, Nostromo ou encore Au Coeur des Ténèbres. Qu'à cela ne tienne ; c'est sa Vision de l'absurdité de l'existence humaine qui importe, un peu à l'image d'un certain Edgar Poe, qui rédigea les aventures maritimes d'Arthur Gordon Pym plus de cinquante ans avant que Conrad se décide à prendre la plume...

L'action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre
Au-delà de la polémique qui entoure parfois son oeuvre, à savoir des passages où les individus noirs sont traités comme clairement inférieurs (en même temps, c'était la « réalité » des colonisateurs), Conrad est devenu un auteur majeur de la littérature anglo-saxonne du XXème siècle alors même que son apprentissage de l'anglais s'est fait en grande partie dans les livres, et plus particulièrement les récits de Shakespeare. Au Coeur des Ténèbres représente sans doute l'un de ses témoignages les plus brillants : l'ouvrage est bref, certes, et il ne s'y passe pas grand chose, en fin de compte. Le Capitaine Marlow est envoyé au Congo pour retrouver le Colonel Kurtz, un homme très remarquable qui s'est distingué par son aptitude à accumuler de l'ivoire et à hypnotiser la population locale, mais qui aurait légèrement perdu la boule. On sait que Conrad s'est souvent inspiré de ses connaissances pour créer ses personnages, en grossissant certains traits et en atténuant d'autres ; ainsi, on compare souvent Marlow à Conrad lui-même. Kurtz reste cependant une énigme, dans la mesure où cet individu quasi-mythologique dont on parle beaucoup mais qu'on ne voit finalement que très peu serait difficile à rattacher à une identité réelle. Il s'avère plus judicieux de le concevoir comme une personnification de la Sauvagerie ultime, révélée dans l'avidité et la moiteur tropicales. Le talent de Conrad se devine également dans ses descriptions incessantes de l'environnement qui renvoie au narrateur sa propre désolation, laissant entendre que le voyage, aussi lointaine soit la destination, est avant tout un moyen de sonder les profondeurs de son être.
Remonter ce fleuve, c'était comme voyager en arrière
vers les premiers commencements du monde
Impossible de terminer cet article sans ajouter quelques mots sur Apocalypse Now, oeuvre cinématographique immense de Francis Ford Coppola, lequel, retransposant le récit dans la jungle cambodgienne durant la guerre du Viet-Nam, fait preuve d'une fabuleuse intuition. Ce dernier conserve évidemment les personnages de Marlow, rebaptisé Willard (Martin Sheen) et le Colonel Kurtz (Marlon Brando), mais il prend le soin de modifier certaines figures, telles que « Le Russe », illuminé demeurant aux côtés du Commandant pour boire ses paroles, devenu un photographe halluciné que campe un formidable Dennis Hopper. On notera également la création du mythique Kilgore (Robert Duvall) qui impose des séances de surf à ses troufions, ainsi que les compagnons de route de Marlow, à peine esquissés dans le roman de Conrad. La réussite de Coppola aura surtout été de rester fidèle à cette atmosphère onirique dans laquelle baigne Au Coeur des Ténèbres, un périple forcément sombre, mais diablement lumineux.
Joseph Conrad – Au Coeur des Ténèbres (Heart of Darkness)