Vendredi 14 septembre
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Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo naît à Buenos Aires, en 1899, d'un père avocat anglo-hispano-portugais et d'une mère uruguayenne. Ses
origines éparses et le fait d'avoir vécu dans des pays comme les Etats-Unis, la Suisse ou la cosmopolite capitale argentine représentent d'ailleurs des éléments essentiels de la diversité que
Borges a voulu exprimer dans ses récits. Talent précoce, le petit Borges écrit son premier texte à 7 ans et traduit du Wilde à 9 ans, tandis que d'autres distinguent à peine le bouton A du B sur
la manette de leur console de jeu. Alors qu'il est âgé de 15 ans, Jorge Luis émigre à Genève avec toute sa famille : son père, frappé par le glaucome dont il souffrira également, souhaite
consulter un ophtalmologue de renom, ce qui permettra à Borges de fréquenter une école francophone et d'obtenir l'équivalent du baccalauréat en 1918. Ils passeront les années suivantes dans le
canton du Tessin et en Espagne, où Jorge Luis Borges devient un membre éminent du mouvement littéraire ultraïste. Assez proches des surréalistes français et voulant rompre avec l'hégémonie du
Modernisme, les fugaces Ultraïstes affectionnent un symbolisme marqué qui se caractérise par des phrases concises et l'absence de sentimentalisme, à mille lieues
des tournures emberlificotées des modernistes. De retour en Argentine, Borges publie ses premiers poèmes et essais qu'on retrouve dans Ferveur de Buenos Aires (1923) et
collabore à des revues littéraires telles que Martin Fierro, Fur ou encore Critica. Employé à la bibliothèque municipale de la ville dès 1937,
Borges explicite d'emblée la description qu'il fera de sa vie : j'ai vécu peu, j'ai lu beaucoup. Le décès de son père quelques mois plus tard et un accident domestique (attention aux
rebords de fenêtre!) qui manquera le faire périr d'une infection généralisée sont deux événements marquants qui coïncident avec l'apparition du Jardin aux sentiers qui
bifurquent, son oeuvre la plus fameuse, lançant l'auteur dans un genre qui lui vaudra une renommée internationale : la nouvelle fictionnelle. A l'instar d'Edgar Allan Poe, Borges excelle dans ce domaine où il fait montre de son génie de conteur, menant le lecteur en bâteau,
multipliant les pistes pour ne dévoiler le fin mot de l'histoire que dans les dernières lignes (et encore...), alors même que des indices ont été disséminés dès le début. Cette science invétérée
de la construction lui permet de figurer parmi les auteurs majeurs du XXème siècle, au même titre que Joyce ou Nabokov, dont il partage certaines
caractéristiques, notamment son amour des mots, l'étalage de son érudition... et le fait de ne pas avoir obtenu de Prix Nobel.
Le recueil Fictions comprend en vérité deux parties : Le Jardin aux Sentiers qui bifurquent et
Artifices. Parmi les nouvelles qui les composent, on citera L'Approche d'Almotasim et Pierre Ménard, auteur du Quichotte, à savoir des
critiques de romans fictifs, mais aussi Tlön Uqbar Orbis Tertius, ou la description d'un monde dont le narrateur apprend l'existence dans une encyclopédie. Dans La
Bibliothèque de Babel, Borges imagine un bâtiment infini contenant tous les romans possibles de 410 pages. La Loterie de Babylone est quant à elle une parabole du hasard. Dans
Thème du Traître et du Héros, la réalité est subordonnée à la fiction et devient ainsi la représentation d'une pièce de théâtre. L'oeuvre borgesienne recèle, comme celle de Nabokov, des
univers parallèles dont les limites avec la réalité sont floues, des labyrinthes temporels illustrés par ce fameux Jardin aux sentiers qui bifurquent,
entre faux-semblants et mystifications.
En 1946, Juan Peron accède au pouvoir, ce qui vaudra à Borges une éviction sans sommation de son poste à la Bibliothèque, pour avoir critiqué avec
trop de véhémence les régimes totalitaires, même si les accointances politiques de Borges n'ont jamais été très claires.
Les dictatures fomentent l'oppression, les dictatures fomentent la servilité, les dictatures fomentent la cruauté ; encore plus abominable est le fait qu'elles
fomentent la stupidité.
En 1949 paraît L'Aleph (terme hébreu et symbole de l'unité), autre recueil de nouvelles qui naviguent dans un univers où la métaphysique prend une
part prépondérante : existences doubles, voyages dans le temps (L'Immortel), réinterprétation de légendes (La demeure d'Astérion)... Borges nous signifie que tout événement
d'une vie a été vécu par d'innombrables personnes avant nous.
Après la chute des Péronistes en 1955, Borges est nommé Directeur de la Bibliothèque Nationale et obtient un poste de
professeur de littérature à l'université de Buenos Aires. A cette époque, le glaucome aura raison de sa vue (les inhibiteurs de l'anhydrase carbonique ne sont pas encore sur le marché...) et
c'est uniquement en apprenant par coeur ses textes et avec l'aide de sa mère que Borges pourra poursuivre à la fois sa profession d'enseignant et d'écrivain. Il reçoit un nombre mirobolant de
prix (Formentor, Alfonso
Reyes) et de distinctions (Commendatore en Italie, Légion d'Honneur française, Chevalier de l'Empire britannique), voyage aux quatre coins
du monde - Europe, Etats-Unis, Israël et Amérique du Sud - accompagné par Maria Kodama, qui deviendra sa femme et héritera des biens de l'auteur, polémique dont on parle encore. La bibliographie de Borges n'est pas en reste : de nombreux essais
comme Enquêtes ou Discussions où l'on discerne l'humour et la modestie de l'auteur, mais aussi Le Livre des Etres imaginaires (encyclopédie des animaux imaginés à travers les âges) et
Le Rapport de Brodie, des contes situés
essentiellement à Buenos Aires et relatant de sombres histoires de vengeance et des duels au couteau entre gauchos (Histoire de Rosendo
Juarez, La Rencontre), mais aussi une relecture biblique
(L'Evangile selon St Marc) et la description d'une peuplade « dégénérée » dans la nouvelle
éponyme.
Le Livre de Sable, paru quelques années plus tard, comprend treize nouvelles ayant le plus souvent pour sujet une rencontre unique entre deux êtres auparavant inconnus. Le narrateur émet
parfois des doutes quant à la véracité de cette rencontre (La Nuit des Dons) qui tient occasionnellement du surnaturel
puisqu'on assiste à une collision de deux espace-temps, notamment dans L'Autre, où Borges rencontre lui-même étant plus
jeune, ainsi que dans Utopie d'un homme qui est fatigué. On retrouve également des correspondances entre différentes «
short stories », comme pour Le Miroir et le Masque et UNDR. Le Livre de Sable contient de nombreux objets symboliques et récurrents chez Borges : un livre infini, un disque à une seule face, le miroir... Enfin, on notera l'hommage
à H.P. Lovecraft, pastiché dans There are more
Things.
Jorge Luis Borges décède en 1986, à Genève, où il repose au cimetière des Rois (Plainpalais). Traducteur infatigable de ceux qui l'ont énormément influencé (Poe, Whitman, Chesterton, Kipling), essayiste et poète brillant, conteur érudit qui aborda avec un talent inégalé le mystique et
l'inconsistance du temps, Borges fait partie des auteurs essentiels du siècle dernier, père spirituel de Garcia
Marquez, Eco ou encore Pamuk qui, par son oeuvre foisonnante et
labyrinthique, laisse une sensation vertigineuse d'infini.
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