William McKeen : Hunter S. Thompson, Journaliste & Hors-la-loi

Publié le par Systool

 

Quand on m'évoque Hunter S. Thompson, je pense immanquablement au personnage incarné par Johnny Depp, dans Fear & Loathing in Las Vegas (Las Vegas Parano) : un individu chauve, le regard allumé, un porte-cigarette au bec et le cerveau imbibé de substances illicites. Le film de Terry Gilliam est parvenu à dresser les grandes lignes de ce périple rédigé quelques vingt années plus tôt par ce modèle d'hystérie graphologique. Lorsque j'ai appris la parution de Hunter S. Thompson, journaliste et Hors-la-loi aux éditions Tristram - déjà coupables d'avoir publié les élucubrations de Lester Bangs – mon poil s'est hérissé (il est abondant, de surcroix) : il me fallait parcourir la biographie de cet homme marginal. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que Thompson était effectivement un sacré personnage, constamment en porte-à-faux, ce dès sa prime enfance. Ce natif de Louisville s'est distingué d'emblée comme un homme complexe, intelligent mais incontrôlable, haïssant toute forme d'autorité. Petite frappe au sein de sa communauté, il était révéré et craint par ses amis, qui attendaient toujours qu'il passe à l'action. Menus larcins, conduite à grande vitesse, état d'ébriété, Thompson a connu la taule dès son adolescence, après avoir bêtement menacé de viol un couple venu regarder un film au cinéma en plein air. Sentant qu'il aurait de la difficulté à accéder aux clubs littéraires de la région, il se lance tant bien que mal dans le journalisme après un séjour de courte durée dans l'US Air Force. Il élabore une méthode assez particulière pour créer un style propre : la copie compulsive de ses maîtres Hemingway, Kerouac, Henry Miller et Fitzgerald. Sa marque de fabrique consiste à se mettre en scène personnellement et le simple fait de trouver un sujet forme le noyau de ses articles. Ceci ne plait pas à tout le monde et quand il parvient à trouver un poste dans un quotidien, Thompson éprouve par ailleurs les plus grandes peines à conserver sa place plus d'un mois, tant il fait preuve d'insubordination.

 

hunter thompson


C'est grâce à son récit sur les Hell's Angels qu'il éclate au grand jour. Nous sommes au tournant des années 60, en pleine effervescence hippie, alors que les Tom Wolfe et autres Ken Kesey semblent avoir créé une nouvelle forme de récit non-fictionnel, dans le sillage de Mailer et Capote. Wolfe a incendié la presse new-yorkaise avec son Electric Kool-Aid Party Test, tandis que les déjantés Merry Pranksters de Kesey planent grâce au LSD dont ils usent et abusent, le tout convergeant vers l'acclamé Vol au-dessus d'un nid de coucou adapté à l'écran quelques années plus tard par Milos Forman. Hunter S. Thompson a trouvé son cheval de bataille : un journalisme engagé, en marge, flamboyant et désordonné. Après les anges de l'enfer, il poursuivra son chemin en déblatérant sur les différentes campagnes de Nixon ainsi que la fin du conflit au Vietnam. C'est dans des magazines comme Esquire, Playboy ou Rolling Stone que sont mentionnés ses faits d'arme les plus marquants, témoignant de ses thématiques pour le moins hétéroclites : trafiquants d'armes en Amérique du Sud, Salon de l'Auto, interview avec le skieur Jean-Claude Killy. Quel que soit le sujet, c'est finalement le traitement de Thompson qui importe, son discours facétieux, ses divagations hallucinées, son ton carrément rock.


Hunter S. Thompson n'était pas à un paradoxe près : en bon psychotique sudiste chargé au whisky, aux amphétamines et à la mescaline – selon les périodes – il vouait également un culte aux armes à feu tout en étant soit-disant un pacifiste. Hormis les différents éditeurs qui le supporteront, notamment Jann Wenner de Rolling Stone avec qui il entretient une relation d'amour-haine, il faut mentionner sa première épouse Sandy, un modèle de bienveillance face à ce drôle d'oiseau qui déménage tous les six mois aux quatre coins de l'Amérique avant de s'isoler dans le Colorado à la fin des sixties, las d'avoir poursuivi ce rêve américain dont il s'est longtemps interrogé sur la définition, mais qui semble définitivement terminé. Sa femme doit également faire face à son humeur changeante, notamment en raison de la prise compulsive de drogues, et à ses infidélités notoires, exacerbées par sa notoriété suite à la parution du cultissime Fear & Loathing in Las Vegas : on y découvre son alter ego Raoul Duke et son avocat le Dr Gonzo (inspiré de L. Acosta) sillonnant la vallée de la mort chargés de stups et d'illusions. Thompson souffrira par la suite d'être enfermé dans ce personnage caricatural qui sera adapté en bande dessinée et acclamé à grands cris par des adolescents américains en mal de repères. Néanmoins, Hunter S. Thompson aura lui-même grandement contribué à cette starification toxique.

 

hunter thompson


Reclus dans sa bicoque à Aspen, il parviendra à une véritable reconnaissance littéraire sur le tard, grâce à la dévotion de ses amis qui s'impliquent pour révéler ses oeuvres, éditer les millions de pages qu'il a rédigées sur sa vieille machine à écrire, sans oublier l'adaptation cinématographique de Terry Gilliam, catastrophe budgétaire mais film résolument culte. Affaibli par les décennies d'abus, handicapé par ses douleurs, HST mettra fin à ses jours en 2005 d'une balle de revolver. Jusqu'au bout, il aura été maître de son destin.


On appréciera le ton et le rythme nerveux de William McKeen qui maintient l'attention du lecteur 500 pages durant, même si l'on peut lui reprocher un certain manque d'objectivité par rapport aux bêtises commises par Thompson, souvent « excusées » par son talent d'écrivain. On sautera à pieds joints sur la préface de Philippe Manoeuvre, remplie de poncifs et mal torchée, comme souvent. En attendant l'adaptation de The Rum Diary avec Johnny Depp qui reprend du service (et chaussera les lunettes d'aviateur, surtout), il s'agit d'une bien belle bio qui complète la bibliographie de cet écrivain « rock » dont la puissance de feu et les délires ont fait école dans la presse américaine alternative du vingtième siècle.


William McKeen – Hunter S. Thompson, Journaliste & Hors-la-Loi

Disponible en français aux Editions Tristram

Traduction de J.-P. Mourlon

Publié dans Books

Commenter cet article

SysTooL 22/08/2010 14:30



L'avantage avec cette bio, et celles qui paraissent chez Tristram en général (je pense à Lester Bangs), c'est que l'auteur n'enjolive pas la vérité. Le caractère furieux (voire
totalement dégénéré) de Hunter S. Thompson rend le film Las Vegas Parano presque "gentillet" ;-)



D&D 22/08/2010 14:06



Intéressant. Une forme de révolte pas nécessairement le plus à mon goût (sa forme, hein, pas la révolte :-) ), mais nécessairement intrigant. Les biographies, c'est vraiment quelque chose qui me
tente, et en même temps, je me demande s'il en existe qui ne soit pas "frustrantes". Peut-être quand il n'y a plus d'ayant-droit pour contrôler "l'image"...


 



SysTooL 08/04/2010 16:44



Cool que tu t'y sois plongé également!! Une petite chro en vue??



Ned 07/04/2010 20:39



J'en suis à la moitié du pavé, et c'est effectivement aussi prolixe que captivant... Allez, ce soir j'entame la "vraie" histoire du trip à Vegas.


La récente traduction de The Rum Diary m'a aussi mis une belle claque il y a quelques temps. Tout le style HST est déjà en place, déjanté et dangereux, du bonheur!



SysTooL 06/04/2010 14:03



Visuellement, le film retrace bien le périple de HST... :-)