Frank Zappa : Discographie commentée (1966-1970)

Publié le par Systool

Les plus acharnés d’entre vous remarqueront qu’il ne s’agit pas du premier article sur Frank Zappa… alors, me direz-vous, qu’est-ce que ce musicien moustachu a-t-il de si particulier pour mériter un tel traitement ? Je vous répondrai qu’après la relecture des deux articles que j’ai consacré à Zappa (une rétrospective et une revue de sa biographie par C.Delbrouck), je me sentais quelque peu frustré de ne pas avoir suffisamment développé ma critique sur son œuvre qui est, il faut l’admettre, d’une densité et d’une complexité rares. C’est pourquoi j’ai décidé de faire une rétrospective discographique en vous donnant, dans la mesure de mes capacités, quelques informations au sujet des nombreux albums ayant jalonné la carrière de l’Américain. A noter que d’autres grands musiciens (je pense notamment à Jimi Hendrix) bénéficieront prochainement d’un sort semblable. Sans plus attendre, voici quelques lignes sur chacun des albums de Frank Zappa :



FREAK OUT ! (1966)

Le premier album de Frank Zappa, accompagné des Mothers of Invention, se présente comme un double LP, ce qui est pour l’époque une innovation puisqu’il s’agit en réalité du premier « double » de l’histoire du rock – terminé fin 1965, il traînera presque un an dans les tiroirs de la maison de production, devançant ainsi le fameux Blonde on Blonde de BOB DYLAN. Freak out! contient certaines clés permettant de cerner l’approche musicale de Zappa qui s’impose déjà comme un compositeur pour le moins inventif : les influences de Stravinski ou Varese, musiciens « sérieux », se font particulièrement ressentir sur la dernière plage de l’album, Return of the Son of Monster Magnet, véritable foisonnement stylistique et expérimental. Le reste de la production alterne des titres aux apparences gentillettes ou carrément rétro (le doo wop de Go cry on somebody else’s Shoulder, How could I be such a Fool) avec des titres plus « trippés » comme Who are the Brain Police ?. Enfin, la veine contestataire des débuts est très explicite à l’écoute de Hungry Freaks, Daddy ou Trouble Every Day. Critique envers la police et l’establishment américain qui formate la société, Zappa abandonnera par la suite cette attitude virulente, du moins dans ses chansons. De loin l’album le plus accessible de sa carrière, Freak out! n’en demeure pas moins une excellente façon de découvrir le musicien et son groupe de secoués du bocal qui ne manquent pas d’humour et d'auto-dérision. On retrouve d'ailleurs pour la première fois un personnage par la suite récurrent chez Zappa : Suzy Creamcheese, une groupie écervelée.
Les excentricités de Freak out! ont été particulièrement prisées par Paul Mc Cartney qui s’en est beaucoup inspiré pour composer Sergent Pepper’s.



ABSOLUTELY FREE (1967)

Le deuxième album avec les Mothers of Invention possède un titre pour le moins adapté. Désormais, Frank Zappa a décidé d'étendre son rayon d’action et il utilise un nombre incalculable de styles musicaux, ce qui rend Absolutely Free vraiment impressionnant. Le titre d’ouverture, Plastic People, est une critique acerbe envers la société et ses membres décérébrés. Il contient de nombreux changements de rythme et de couleur musicale et s’impose comme une progression majeure par rapport à Freak Out! mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Duke of Prunes, une plage instrumentale où l’on sent l’hommage vibrant à Stravinski, nous fait montre de la technique de Zappa, dont le solo de guitare fait penser à Hendrix et Pink Floyd avant l’heure. Call any Vegetable, étonnement groovy, et Invocation and ritual Dance of the young Pumpkin, autre vitrine de la maestria technique et orchestrative de Zappa, sont à ranger parmi les grands classiques du groupe. On retrouve l’humour absurde et parfois salace propre à Zappa sur Brown Shoes don’t make it, un monstre de sept minutes où une multitude de styles musicaux s’entrecroisent. Il s’agit alors de l’œuvre la plus inventive de l'Américain, qui passe allègrement d’une plage jazz à un rock tonitruant ou de notes inquiétantes au piano suivies de samples (les premiers de l’histoire !!!)… Status Back Baby est l’un des seuls titres où l’on retrouve l’urgence et la soit-disant simplicité de Freak out!, tandis que America drinks and goes Home flirte avec la musique de cabaret…Absolutely Free est un (autre) alien de Zappa, à ranger sans hésitation parmi les albums les plus éclectiques ayant jamais été composés.



WE’RE ONLY IN IT FOR THE MONEY (1968)

Véritable coup de poing dans la gueule des hippies, We’re only in it for the Money représente une bourrade aux BEATLES, qui avaient signé à l’époque un contrat leur permettant de toucher des royalties très élevées. La pochette de cet album de Zappa et des Mothers est d’ailleurs directement inspirée de la célèbre couverture de Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band mais elle fut censurée pendant quelques mois après sa sortie. Très différent de Absolutely Free, cet album est composé le plus souvent de morceaux très courts et apparemment peu élaborés, mais en y jetant une oreille attentive, on est pour le moins surpris par le travail de production de Zappa, d’une inventivité phénoménale. Plusieurs titres visent à critiquer ouvertement le mouvement hippie, Zappa employant le plus souvent une narration à la première personne (Who needs the Peace Corps, Flower Punk, The Idiot Bastard Son…). Les textes sont à hurler de rire et je vous conseille d’au moins en lire quelques-uns. On est également touché par le sens inné de la mélodie chez Zappa : Concentration Moon, Mom & Dad ou Absolutely Free en sont les exemples les plus concrets. Enfin, l'expérimentation est toujours au rendez-vous avec Nasal Retentive Calliope Music et The Chrome plated Megaphone of Destiny.
Un autre grand classique de Zappa.

la chronique de PLANET GONG



UNCLE MEAT (1969)

Non content de décontenancer les auditeurs à chaque sortie d’album, Zappa nous assène un autre double album en le nom de Uncle Meat, manifeste expérimental et très jazzy faisant la part belle à l'habileté technique des Mothers. Ici, les textes sont rares et le foisonnement créatif de Zappa parfois difficile à suivre, tant les variations de styles sont fréquentes d’un titre à l’autre. Cet album est à considérer comme la transition entre les débuts de Zappa et sa nouvelle orientation, plus instrumentale et symphonique. On remarquera que certains thèmes sont repris sous des approches différentes, comme celui de l’introduction Uncle Meat Main Title Theme ou Dog Breath. L’influence des compositeurs classiques est encore une fois omniprésente, comme en témoignent Mr. Green Genes ou A Pound for a Brown. Enfin, Uncle Meat se conclut sur un thème jazz en six parties, le fameux King Kong.
Une œuvre difficile au premier abord (j’entends, encore plus que les précédentes…), mais néanmoins fascinante.




HOT RATS (1969)

Deuxième album "solo" de Zappa, après le moyen Lumpy Gravy (1967), Hot Rats demeure l'une de ses oeuvres les plus célébrées. Peut-être pour la première fois, Zappa se focalise sur un genre musical précis sans trop s'en éloigner : le jazz-rock, dont il donne une véritable leçon. On retrouve parmi les musiciens l'accompagnant Ian Underwood, un ancien Mother of Invention, groupe que Zappa a désormais dissolu. Parmi les six titres qui composent Hot Rats, on retrouve Peaches en Regalia, magnifique pièce aux arrangements mélodiques somptueux. Willie the Pimp voit la présence de Captain Beefheart, alors ami de Zappa, qui se charge du chant. Ce morceau, composé d'un solo de guitare de sept minutes (?!!!) est par ailleurs le seul à contenir des textes. Son of Mr. Green Genes est une reprise jazzy hallucinante d'un titre présent sur Uncle Meat. Les autres morceaux - dont on retiendra surtout The Gumbo Variations - sont autant de témoignages du talent unique de Zappa.




BURNT WEENY SANDWICH (1970)


Cet album posthume des MOTHERS (au même titre que le suivant, Weasels ripped my Flesh) est introduit par la superbe pochette réalisée par Calvin Schenkel. Côté musique, Burnt weeny Sandwich débute et se termine par deux reprises doo-wop, WPLJ et Valarie ; il s'agit par ailleurs des deux seuls morceaux chantés. Pour le reste, on navigue entre des plages jazzy et classiques dans la même veine que Uncle Meat : les brefs hommages à Stravinski (Igor's Boogie phase one and two), un duel entre Zappa et Ian Underwood sur un Abye Sea aux teintes médiévales et Holiday in Berlin, autre témoignage de l'habileté de ces gaillards. Enfin, The little House I used to live in se place comme le véritable plat de résistance de Burnt weeny Sandwich puisque sa durée se chiffre à 18 minutes. Après une introduction classique, on a droit à de nombreux solos : Ian Underwood au clavier, Don Preston au piano, Don Harris au violon (avec un son étonnement rock), le tout sur des rythmes variables et des clés d'une complexité rare (11/8, 6/8...).
Un énième excellent album du groupe qui permet encore une fois de cerner la maîtrise technique des défuntes "mères" et le génie d'orchestration de Zappa.




WEASELS RIPPED MY FLESH (1970)


Autre album sorti en 1970, WEASELS RIPPED MY FLESH ("des belettes m'ont arraché la gueule") comprend des titres enregistrés en studio et en live pendant la période 1967-1969 par Zappa et les MOTHERS. Une fois n'est pas coutume, de multiples styles musicaux sont mêlés, ce qui peut rendre l'écoute difficile. Didja get any onya, le titre d'introduction, est un amalgame de jazz hystérique et d'expérimentations bruitistes dont Mike Patton s'est sans doute beaucoup inspiré à l'époque de Mr. Bungle. Prelude to the Afternoon of a sexually aroused Gas Mask et Toads of the short Forest sont à ranger dans le même panier de free jazz complètement barré. On citera encore Directly from my Heart to you, reprise de Little Richard, avec son superbe solo de violon sonnant comme une guitare, My Guitar wants to kill your Mama, morceau construit de manière plus classique annonçant les travaux futurs de Zappa... Oh No, qui faisait originairement partie d'un long medley incluant Harry you're a Beast et Let's make the Water turn black (sur We're only in it for the Money) est une petite chanson aux allures moqueuses à l'égard de John Lennon et son amour universel...
L'album est clos par le morceau éponyme qui contient des applaudissements de public...eh oui, bravo les Mothers of Invention. Ces quelques années avec Zappa ont été grandioses. Une époque est terminée et le maître va adopter désormais une approche différente...

DISCOGRAPHIE COMMENTEE : Seconde Partie (1970-1975)
 
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Chtif 26/10/2006 19:40

Excellente idée cette discographie commentée, Sys.Tu peux être sûr que je vais men servir pour poursuivre avec le bonhomme (j'avoue :  autant j'apprécie certains morceaux et albums, autant d'autres passages me paraissent indigestes, j'ai parfois l'impression d'entendre du pur prog avant l'heure).

Systool 26/10/2006 20:13

Yes Chtif! Sers-toi-en à loisir! ;-) Moi-même je n'aime pas tous les albums de Zappa, mais je dois dire qu'il est impressionnant...

bagheera 12/03/2006 14:19

excellent, je peux enfin mettre une image sur la musique de zappa. De +, j'aime bcp sa voix ( parlée ) tres agreable !   vraiment  bonne idée ces videos. bizz, Laura

Systool 12/03/2006 17:09

Un sacré personnage ce Zappa... et cette version de King Kong nous montre bien l'aspect décalé des musiciens... ;-)

honorius 17/07/2005 02:01

veinard... d'être en vacances !

JACK THE RIPPER 14/07/2005 18:32

Super comme d'hab :)
Vivement la suite, car j'avoue une
préference pour les disques de Zappa
du milieu et de la fin des seventies ! :)

reptile keupon 14/07/2005 13:32

un pizzaiolo que je compte decouvrir au detour d'un gueux des bois,tu en parles si souvent.