GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR : Lift your skinny Fists like Antennas to Heaven (chronique, 2000)

Publié le par Systool

Vous est-il déjà arrivé de découvrir un groupe de musique, de lui donner sa chance mais de le laisser de côté, parfois plusieurs années, comme si quelque chose en vous était encore hermétique, comme si, malgré les qualités que vous suspectez, il y a encore quelque chose qui cloche, comme si vous n'étiez pour ainsi dire pas prêt? Bon, ce genre d'expérience ne risque pas de survenir avec LORIE ou MATT POKORA, qui vont immanquablement provoquer un (dé)plaisir immédiat. Pour ma part, je me souviens de trois formations qui m'ont fait vivre une telle situation : TOOL, découverts en 96 avec Aenima mais véritablement appréciés à partir de 99, Frank Zappa pour lequel il m'a également fallu des années de digestion passive après une écoute distraite et peu conclusive, et GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR. Vous me direz que le nom du groupe est déjà tout un programme. C'est quoi ce truc, hein? En fait, c'est en référence à une obscure réalisation homonyme de Mitsuo Yanagimachi qui traitait d'un gang de bikers nippons.

 



GY!BE a vu le jour en 1994. Ce collectif canadien a subi un nombre impressionnant de modifications, faisant varier le nombre de musiciens jusqu'à une vingtaine, même si la plupart du temps, on peut considérer qu'il existe 9 membres stables, parmi lesquels Efrim Menuck (guitare) et Mauro Pezzente (basse), cofondateurs de l'ensemble. Citons encore Roger-Tellier Craig (guitare) et Sophie Trudeau (violon, production de films). Ceci permet d'introduire la notion artistique au sens large de GODSPEED, puisqu'outre l'aspect musical, ces derniers intègrent une composante cinématographique (particulièrement marquante en concert) et un artwork élaboré. Enfin, il est impossible de ne pas mentionner les idées politiques de GY!BE, anticapitalistes et vaguement anarchistes. Signés sur un label indépendant, Constellation, ils exhortent leurs auditeurs à éviter toute consommation de masse et sont très critiques vis-à-vis de leurs congénères, souvent peu enclins à élaborer un jugement éclairé. On trouve d'ailleurs un curieux diagramme sur la pochette de Yanqui U.X.O., dernier album paru en 2002, qui représente les liens entre l'industrie du disque et les tentaculaires entreprises de guerre. Vous l'aurez compris, GY!BE est une entité complexe et ceci a sans doute contribué au break imposé en 2003 et d'une durée “indéterminée”, sur lequel Efrim Menuck revient dans une interview accordée à Noise Magazine en 2008 :

 

La plus grosse erreur qu'a commise GODSPEED c'est de s'enfermer dans son truc. Je veux dire, nous avions cette approche particulière de notre art, cette idée des visuels, du son... Mais nous n'avions jamais envisagé de devenir aussi populaires dans un sens, ni de nous poser la question de savoir comment tout ça serait reçu par le public. Nous ne pouvions soupçonner que ça donnerait naissance à une telle “mythologie” à la con.

(Noise Magazine #5, avril 2008)


Cette mythologie a pris forme dès les premières parutions discographiques du groupe, mais Lift your Skinny Fists like Antennas to Heaven, deuxième LP après F#A#(infinity) et souvent considéré comme la pierre angulaire du son GODSPEED, y joue un rôle prépondérant. Ce double album comprend 4 titres de plus de 20 minutes qui s'articulent autour de plusieurs mouvements : Storm, Static, Sleep et Antennas to Heaven. Hormis des samples de voix tirés de vieux films ou de discours politiques, le propos est résolument instrumental, faisant alterner des séquences apaisées et des parties plus énergiques où les violons se font volontiers nerveux, où la guitare toujours aérienne plaque des riffs entêtants. Bien que les critiques aient souvent été dithyrambiques, on a parfois reproché à GODSPEED de fonctionner constamment sur la même dynamique, enchaînant montées en puissance et intermèdes éthérés. Quand on jette une oreille à 98% de la production musicale qui, elle, ne contient aucun contraste et aucune recherche, on a de quoi rester perplexe face à de telles affirmations.

 



Après la superbe entrée en matière de Storm, qui exhibe ce fameux sens du climax, on termine sur une ligne de piano et la voix impersonnelle d'une annonce de halle d'aéroport, renforçant ce sentiment d'un monde désincarné et en proie à une insécurité créée de toutes pièces. Sur Static, on assiste à une longue introduction atmosphérique qui précède des cordes mélancoliques et une basse égrènant sans relâche 8 notes étouffées. Après dix minutes d'exposition, les guitares torturées font leur entrée et le tout aboutira à une rythmique quasiment punk s'accélérant de plus en plus. Sleep débute avec le sample touchant d'un vieil homme nostalgique de l'époque où l'on pouvait dormir calmement sur les plages de Coney Island. L'ambiance se charge d'électricité tel un nuage, l'écho de la basse et le roulement de la batterie annonçant l'orage libérateur. Après un départ difficile (une reprise country, des enfants fredonnant une comptine en français), Antennas to Heaven poursuit l'effort avec ces atmosphères chères à un groupe comme ISIS ou EXPLOSIONS IN THE SKY, qui ont intégré cette facette jusqu'à plus soif dans leurs compositions.


L'écoute de GY!BE nécessite du temps. Près de 90 minutes pour écouter cet album dans son intégralité, mais surtout des heures et des heures pour s'immerger dans cet univers unique, où la plénitude se confronte à l'angoisse. Le terme d'investissement ferait certainement grincer des dents Menuck et ses amis, tant ces derniers rejettent toute forme de capitalisme. Néanmoins, il s'agit bien de cela, car les efforts investis pour entrer dans le coeur de GODSPEED vous permettront de frôler la perfection du bout de vos poignets chétifs.

 


GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR – Lift your Skinny Fists like Antennas to Heaven (Constellation Records – 2000)

 

 

 




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SysTooL 30/01/2009 19:33

Merci pour ces souvenirs! J'aime beaucoup ce genre d' "anecdotes"... finalement ce n'est que de la musique, mais il est drôle de constater que dans le cas de découvertes majeures, on se souvient "comme si c'était hier" des circonstances... :-)

Dahu_Clipperton 29/01/2009 23:41

C'est marrant, je me souviens très bien du soir où j'ai découvert Godspeed : c'était sur Nova (!), à 20h00 (!!), entre la poire et le fromage... Tous les soirs, des programmateurs présentaient des nouveautés pendant 1/2 heure, et sur ce coup-là, ils ont bien bouffé le temps imparti : paf, de but en blanc, l'animateur expédie la présentation sur le mode "Asseyez-vous, écoutez ça, nous on s'en remet pas, ça dure 20 minutes" et ils ont donc passé l'un des morceaux de "Yanqui UXO" EN ENTIER !Et là... je préfère ne pas évoquer ce que j'ai ressenti pendant ces 20 minutes, mon écran risquerait d'être souillé par divers fluides et émanations corporels. Dans un com' de ta bio de Nirvana, quelqu'un évoquait le jour où il a entendu "Smells like teen spirit", bah moi, ça m'a fait un effet semblable avec "Motherfucker=redeemer, part one" (je suis sûr que c'est à cause du titre que le single a pas beaucoup tourné sur MTV). Quelque chose d'hors normes, inouï dans tous les sens du terme, un invraisemblable bouleversement des neurones, le genre de morceaux qui vous fait totalement oublier que l'homme a des fonctions de base à mettre en oeuvre (manger, tousser, se lever pour aller pisser, cligner des yeux, ...)En ce qui concerne la discographie de A Silver Mt Zion, tout n'est pas essentiel, mais je retiens en particulier "This is our punk" et le dernier, "Thirteen blues for thirteen moons" (sous-estimé par le classement des blogueurs ! je savais bien qu'on pouvait pas leur faire confiance à ceux-là )

SysTooL 29/01/2009 20:35

Bonsoir! Il s'agit d'une hypothèse intéressante... pourquoi pas, oui? Finalement, de nombreux groupes sortent un classique, l'album où ils étaient en état de grâce... et créent malgré tout une suite... la première méthode consiste à répéter inlassablement la même recette, ce que les membres de GODSPEED ne voulaient sans doute pas, l'alternative étant de proposer quelque chose de différent... et Mt Zion, en un sens, est cette alternative... même si elle est aux yeux de tous - et peut-être même aux yeux de GODSPEED - inférieure en termes de qualité!

Dahu_Clipperton 29/01/2009 19:23

Bien bien bien, cette chronique de Godspeed ! Mais comme d'autres avant, je trouve "Yanqui UXO" encore plus abouti. En fait, "Yanqui" est, je crois, un des rares et authentiques chefs-d'oeuvre musicaux des 00's (ça se prononce "zéro tise", il me semble), un disque qui restera à coup sûr, comme au hasard (?) "Kid A" ou "L'imprudence".Pour ma part, je crois que derrière la "mise en veille" de Godspeed, il y a autre chose que les raisons évoquées par Efrim. Cet autre chose, c'est ce que j'appellerais le "syndrome Laughing Stock" (en référence à Talk Talk, pour ceux et celles qui ne connaissent pas cet album, pour lequel je pourrais remplir des bottins de superlatifs), c'est-à-dire : quand on a atteint de telles strastophères musicales, à quoi bon tenter de faire un autre disque derrière ? Contrairement à Talk Talk, qui s'est séparé en toute quiétude à la sortie de "Laughing Stock", les membres de Godspeed ont "mué" en Silver Mt Zion, mais rien à faire, c'est forcément quelques crans en-dessous de la matrice... D'ailleurs, ce syndrome est sans doute celui qui a atteint Kevin Shields après "Loveless". Et si c'était ça, la future arlésienne des années 2000 : après le fameux successeur de "Loveless", le retour de la vengeance de Godspeed !

SysTooL 27/01/2009 18:59

D : Ah ouais, c'est vrai que dans le genre, il faut s'accrocher un peu... :-)