JOHN KENNEDY TOOLE : La Consécration des Volubiles

Publié le par Systool

Ignatius Reilly, le personnage principal de La Conjuration des Imbéciles, œuvre phare de John Kennedy Toole, est un monstre de prétention, d’hypochondrie et de maniérisme. Ce jeune homme obèse, une casquette de chasseur constamment vissée sur la tête, vit avec sa pauvre mère dans un appartement minable, à la recherche d’une « géométrie et une théologie convenables pour le monde moderne ». Car, entre deux boulots pour faire subsister sa maisonnée (employé dans un magasin de jeans, vendeur de hot dogs), Ignatius écrit. Dans un style ampoulé et grandiloquent, il critique tout et tous et se place comme un sauveur de la société.

 

Il y a un peu de Reilly dans le combat que John Kennedy Toole, écrivain américain du XXème siècle, a mené durant sa vie. Né en 1937 à la Nouvelle-Orléans, John suit des études de lettres et enseigne en Louisiane, avant que l’armée ne l’envoie à Porto-Rico pour apprendre l’anglais aux recrues espagnoles. A son retour, Toole continue sa profession d’enseignant et tente de faire publier son seul et unique roman, La Conjuration des Imbéciles (A Confederacy of Dunces), qu’il a écrit durant son séjour à Porto Rico. Malheureusement pour lui, les éditeurs ne sont pas intéressés par ses écrits, qui se résument selon eux à un grand n’importe quoi. Il est vrai que le fait de narrer les histoires du personnage gargantuesque qu’est Ignatius Reilly relève de l’exploit : goinfre misanthrope imbu de lui-même et incapable de conserver un quelconque poste de travail (il faut lire la manière bien particulière dont il aborde ses petits boulots !), ce curieux bonhomme est à la fois hilarant dans ses propos toujours colorés et pompeux, mais son attitude révèle également sa pauvreté sociale et affective : Ignatius vivote avec sa mère déprimée et alcoolique et n’a pour ainsi dire aucun contact avec le monde.

 

 


 

Toole nous décrit également de nombreux autres protagonistes qui gravitent autour de Reilly dans la ville de la Nouvelle-Orléans : le policier Mancuso, astreint aux tâches les plus dégradantes par ses supérieurs ; Jones, un Afro-Américain exploité par sa patronne, la propriétaire d’un bar miteux ou encore les employeurs d’Ignatius… Sans oublier Myrna Minkoff, une jeune idéaliste délurée qui semble être la seule à se soucier encore de Reilly, lui envoyant des lettres au contenu hautement psychanalytique. L’écriture riche et élégante de Toole ainsi que la causticité des situations font de La Conjuration des Imbéciles une lecture unique et passionnante.

 

Les éditeurs Simon & Schuster ne l’ont cependant pas entendu de cette oreille : ce roman est impubliable. La santé de John Kennedy Toole se dégrade rapidement, entre alcool et médicaments pour traiter ses migraines et le 26 mars 1969, il met fin à ses jours, se considérant comme un écrivain raté. Intoxiqué volontairement par les gaz d’échappement de sa voiture, Toole nous lègue un héritage littéraire aussi bref que percutant. Tout ceci est possible grâce à la volonté farouche de la mère de l’écrivain qui, convaincue du potentiel de John, parcourt inlassablement les bureaux d’éditeurs avant de trouver en Walker Percy un valeureux mécène. La conjuration des Imbéciles est publié en 1980 et l’année suivante, il obtient le fameux Prix Pulitzer. Vendu à plus d’un million et demi de copies et traduit en 18 langues, il s’agit d’une récompense posthume qui n’effacera pas le destin tragique de Toole, mais qui nous permet au moins de le découvrir !

 

 

Face au succès commercial de La Conjuration des Imbéciles, un autre roman de Toole (ah ben alors!) est publié en 1989. La Bible de Néon, écrite à l’âge de 16 ans, était considérée immature par l’écrivain qui ne tenta jamais de la faire publier. A remarquer cependant que le récit a bénéficié d’une adaptation cinématographique par Terence Davies en 1995.

 

Pour terminer, notons une anecdote amusante : si vous passez à la Nouvelle Orléans, vous pourrez toujours admirer Ignatius Reilly ! Une statue du personnage burlesque de John Kennedy Toole est en effet érigée au 800, Iberville Street. Mais les récents événements de la ville font que cette information n'a probablement plus de valeur... 

 


Les deux romans de JK Toole sont disponibles en format poche aux Editions 10/18

(traduction française de Jean-Claude Carasso pour La Conjuration des Imbéciles)


(thanks Kelek)

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Hank 24/01/2008 15:30

Oui, Buk c'est autre chose, mais je mentirais si je disais que je ne me poile jamais en le lisant ;-)

Systool 25/01/2008 10:58

;-)

Hank 24/01/2008 14:09

Je suis franchement tombé sous le charme de ce gros mégalo-ridiculo-burlesque d'Ignatius. Je crois que je ne me suis jamais autant bidonné en lisant qu'avec La conjuration des imbéciles. Ce roman est outrancier et caricatural à souhait, et pourtant, il fonctionne à merveille. Je ne sais pas ce que JKT avait de plus que d'autres écrivains plus ou moins portés sur le burlesque, mais pour donner un exemple, entre l'anglais Tom Sharpe et JKT, je trouve qu'il y a un gouffre. C'est le genre de roman que je relirai avec grand plaisir.Je regrette que La bible de Néon ne soit plus disponible. Il serait temps que les éditions 10/18 en remettent une couche.

Systool 24/01/2008 14:48

Quel roman superbe, n'est-ce pas?? Du coup, on est frustré que ce type n'ait pas écrit davantage... C'est vrai que je me suis bien marré aussi... tout comme avec Bukowski, même si l'humour est très différent!

L. Eliot 07/05/2007 15:02

délicieux passage où Ignatius essaye de convaincre son boss que les hot-dogs ont été volés par un adolescent :



"Perhaps he was very hungry. Perhaps some vitamin deficiency in his growing body was screaming for appeasement. The human desire for food and sex is relatively equal. If there are armed rapes, why should there not be armed hot dog thefts? I see nothing unusual in the matter."
"You are full of bullshit"

"I? The incident is sociologically valid. The blame rests upon our society. The youth, crazed by suggestive television programs and lascivious periodicals, had apparently been consorting with some rather conventional adolescent females who refused to participate in his imaginative sexual program. His unfulfilled physical desires therefore sought sublimation in food. I, unfortunately, was the victim of all this. We may thank God that this boy has turned to food for an outlet. Had he not, I might have been raped right there on the spot."

 
Excellente critique !

Systool 07/05/2007 15:49

... et surtout excellente sortie d'Ignatius! C'est précisément ce genre d'élucubrations qui font tout le piquant de ce roman hilarant! Et il y en a à la pelle! Merci Leo!

laurence 11/03/2007 14:21

Hello, retrouvé ton article sur Toole! C'est bien les blogs...merciA +

Systool 11/03/2007 14:38

Ciao Laurence! Ah ben oui, et les fils littérature aussi ;-)

Epitaph 20/11/2006 20:30

Que dire sur ce bouquin...totalement déjanté et délirant, vraiment bon, j'adore le style, j'peux le lire pendant des heures d'affiler sans m'en lasser, c'est vraiment énorme, quant au succès posthume c'est on ne peut plus ironique...et triste    A+ sys

Systool 20/11/2006 20:36

Hello Epitaph / Supreme!Je suis content de voir que tu as lu LA CONJURATION DES IMBECILES... il est fantastique, je suis bien d'accord... :-)